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Migration et migrants : comment étudier l'irrégularité dans les processus migratoires ? L'Espagne : une étude de cas (première partie)

Une analyse approfondie de l’évolution, de la dynamique et des défis de la migration irrégulière vers l’Espagne dans le contexte européen (2015-2025).
22 décembre 2025IEAM TEAMLecture de 25 minutes
Report cover: Migrations and Migrants.
La migration irrégulière vers l’Europe a connu de profondes transformations au cours des dernières décennies. L’Espagne, en particulier, a consolidé sa position comme l’un des principaux pays de destination pour les arrivées irrégulières au sein de l’espace européen, dans un contexte marqué par l’instabilité en Afrique de l’Ouest, une pression soutenue le long des routes atlantique et méditerranéenne, ainsi que par l’externalisation croissante des frontières par l’Union européenne. En 2025, ces deux routes menant aux îles Canaries et à la péninsule Ibérique représentaient 22 % du total des arrivées irrégulières dans l’UE. Comprendre ces dynamiques est essentiel pour interpréter les tendances récentes et leurs implications.
Ce rapport a pour objectif d’analyser l’évolution de la migration irrégulière vers l’Espagne au cours de la dernière décennie, en la situant dans le contexte européen et en examinant ses principales manifestations à partir de sources officielles et humanitaires. L’étude offre une vision intégrée des tendances et flux migratoires, des itinéraires empruntés ainsi que des défis liés aux systèmes d’accueil et de protection, tout en soulignant leur complexité, leur caractère structurel et leur évolution au fil du temps. Le rapport s’articule autour de trois axes : i) la migration irrégulière dans le contexte européen, sur la base des données de Frontex ; ii) la migration irrégulière vers l’Espagne, en s’appuyant sur des informations provenant de l’INE, de l’Observatoire permanent de l’immigration, de l’OIM et de Caminando Fronteras ; et iii) les procédures de protection internationale, à partir de données du ministère de l’Intérieur et de la CEAR.

Principales conclusions

1. La migration irrégulière vers l’Europe présente une dynamique structurelle et durable.

La migration irrégulière vers l’Europe constitue un phénomène persistant et structurel, dont l’intensité et la localisation varient en fonction de la conjoncture politique, des conflits armés et de l’évolution des mécanismes de contrôle aux frontières. Entre 2015 et 2025, plus de quatre millions de personnes ont franchi de manière irrégulière les frontières extérieures de l’Union européenne.
Les années 2015 et 2016 ont concentré plus de la moitié de ces entrées, en lien avec la guerre en Syrie, tandis que la période 2021-2025 marque un nouveau cycle de hausse après le recul enregistré durant la pandémie de COVID-19. En 2025 (jusqu’au mois d’août), les itinéraires prédominants étaient ceux de la Méditerranée centrale (37 %) et de la Méditerranée orientale (28 %), alors que les voies d’entrée par l’Espagne (Atlantique et Méditerranée occidentale) représentaient conjointement environ 22 % du total des arrivées irrégulières dans l’UE. L’évolution historique montre que le renforcement des contrôles sur certains itinéraires ne supprime pas les flux, mais tend à entraîner leur réorientation géographique.
Les données de Frontex révèlent également une grande diversité des pays d’origine. En 2025, les principales nationalités des personnes arrivant de manière irrégulière en Europe étaient le Bangladesh (13 927 personnes), l’Égypte (11 026), l’Afghanistan (8 935), le Mali (6 129), le Soudan (5 959) et l’Érythrée (5 957), entre autres, avec des modalités d’entrée différenciées selon la proximité géographique et les itinéraires empruntés.

2. La migration irrégulière vers l'Espagne présente des schémas territoriaux et temporels hétérogènes.

Sur le plan quantitatif, les arrivées irrégulières par voie maritime et terrestre ne représentent qu’une part minime de l’ensemble des migrations internationales vers l’Espagne, et même de la population totale en situation administrative irrégulière. Une part importante de la population en situation irrégulière est entrée en Espagne par des voies légales avant de basculer dans l’irrégularité, suite à l’expiration d’un visa ou d’un titre de séjour.
Toutefois, les arrivées irrégulières par voie maritime et via les frontières terrestres de Ceuta et Melilla suscitent une attention médiatique et politique considérable. Les données du ministère de l’Intérieur font état de fluctuations importantes depuis le début du XXIe siècle, avec un premier pic majeur en 2006 : près de 40 000 personnes étaient alors arrivées de manière irrégulière, dont 81 % via les îles Canaries. Actuellement, les arrivées par bateau aux Canaries proviennent principalement du Maroc, de la Mauritanie, du Sénégal et de la Gambie.
Après une décennie de chiffres relativement contenus, on a observé, à partir de 2016, une augmentation progressive et soutenue des arrivées par voie maritime, atteignant des sommets historiques en 2019, puis à nouveau en 2023 et 2024, dépassant ainsi les niveaux enregistrés en 2006. L’année 2024 a enregistré le chiffre le plus élevé de toute la série historique analysée. Les données provisoires pour 2025, arrêtées à la mi-septembre, font état de chiffres inférieurs à ceux de 2024 pour la même période mais supérieurs à ceux de 2023, ce qui suscite une incertitude quant à l’évolution finale sur l’année.
Sur le plan territorial, le rapport met en évidence un changement structurel dans la répartition géographique des arrivées. Alors qu’au début de la période analysée, la péninsule Ibérique et les îles Baléares concentraient la majeure partie des arrivées par voie maritime, un point d’inflexion net a fait des îles Canaries le principal point d’entrée à partir de 2020, celles-ci représentant plus de 70 % du total des arrivées maritimes en Espagne depuis 2023. Cette concentration s’est maintenue tout au long de l’année 2024 et durant une grande partie de 2025, bien que les mois d’été 2025 aient connu une augmentation relative des arrivées vers la Péninsule et les Baléares, ainsi qu’un léger ralentissement aux Canaries.
Les disparités territoriales se reflètent également dans les voies d’entrée et les profils des arrivants. À Ceuta et Melilla, les entrées par voie terrestre prédominent, avec des pics d’activité observés entre 2017 et 2019, période durant laquelle le nombre annuel d’arrivées a dépassé les 6 000. Actuellement, Ceuta enregistre un nombre d’arrivées plus élevé que Melilla.

3. Centralité de la route de l'Atlantique et pression sur les îles Canaries

La pression migratoire sur les îles Canaries est restée élevée depuis 2020 et s’est intensifiée à partir de 2023. Le rapport indique que l’archipel est devenu le principal point d’entrée des migrants en situation irrégulière en Espagne, sous l’effet de dynamiques structurelles telles que les départs depuis la côte atlantique de l’Afrique de l’Ouest, les fluctuations des contrôles au Maroc et en Mauritanie, ainsi que la perception de cette route comme une alternative à celle de la Méditerranée occidentale. En 2024, les Canaries ont enregistré plus de 60 000 arrivées, soit plus de 70 % du total des arrivées en Espagne.
Cette augmentation confirme la persistance de l’une des routes les plus dangereuses au monde, marquée par un nombre élevé de décès et de disparitions. Par ailleurs, les îles supportent une part disproportionnée de la pression initiale liée aux arrivées, ce qui sature les structures d’accueil et complique les transferts vers le continent.

4. Un système de gestion et de régularisation en pleine transformation

L’Espagne est devenue pays d’accueil avant même de disposer d’une politique migratoire pleinement développée, ce qui a entraîné des procédures de régularisation exceptionnelles successives pour les résidents déjà présents sur son territoire. Ces procédures ont créé un régime migratoire combinant les voies légales et les mécanismes de régularisation ultérieurs, notamment par le biais de l’arraigo (procédure de régularisation des racines).
En 2025, plus de 328 000 personnes résidaient en Espagne dans le cadre de divers dispositifs d’« arraigo » (social, professionnel, familial ou lié à la formation), principalement originaires de Colombie (25 %), du Maroc (17 %) et du Pérou (8 %). L’introduction de l’« arraigo » lié à la formation en 2022 a ouvert de nouvelles voies d’insertion professionnelle dans des secteurs confrontés à une pénurie de main-d’œuvre, bien que sa portée demeure limitée par rapport à l’ensemble de la population en situation irrégulière.

5. Coopération internationale et externalisation du contrôle aux frontières

Les réponses institutionnelles à la migration irrégulière dépendent largement de la coopération internationale. L’externalisation du contrôle des frontières constitue un pilier central de la politique migratoire espagnole et européenne, reposant sur la surveillance, le contrôle et des accords de réadmission avec les pays d’origine et de transit. Ces mécanismes ont contribué à une reconfiguration spatiale et temporelle des flux, sans pour autant entraîner nécessairement une baisse durable des arrivées. En 2023, par exemple, le Maroc a bénéficié de plus de 500 millions d’euros de financements européens dans ce domaine.

6. Défis structurels liés à la mesure et dimension humanitaire

Le rapport met en évidence les difficultés structurelles liées à la quantification précise de la migration irrégulière, notamment en ce qui concerne les décès et les disparitions sur les itinéraires menant à l’Espagne. Il souligne également le lien étroit entre migration irrégulière et protection internationale, une part importante des personnes arrivant sur le territoire provenant de pays en conflit ou très instables et étant susceptibles de remplir les critères pour demander l’asile.
Depuis 2015, on observe une augmentation significative des demandes de protection internationale en Espagne, passant de 3 422 en 2011 à 167 366 en 2024. Sur l’ensemble des demandes, 69 % sont acceptées pour examen et, parmi celles-ci, plus de 60 % aboutissent à une décision défavorable. En 2024 et 2025, les principales nationalités sollicitant une protection en Espagne étaient le Venezuela, la Colombie et le Pérou, ainsi que le Mali et le Sénégal.
L’analyse croisée des données du programme « Migrants disparus » de l’OIM et de celles d’organisations spécialisées telles que Caminando Fronteras révèle que la route de l’Atlantique enregistre un nombre particulièrement élevé de décès, dans un contexte marqué par des traversées plus longues, des conditions maritimes difficiles et l’utilisation d’embarcations précaires. Toutefois, le rapport souligne que les chiffres disponibles sous-estiment probablement l’ampleur réelle du phénomène en raison des limites liées à l’enregistrement des données.
Dans l’ensemble, le rapport met en lumière la complexité et la persistance de la migration irrégulière vers l’Espagne, ainsi que son lien étroit avec les dynamiques migratoires européennes et mondiales. Les conclusions révèlent un phénomène dont les manifestations territoriales et temporelles évoluent, mais qui demeure structurellement constant ; il est marqué par de fortes inégalités entre les régions d’origine, de transit et de destination, ainsi que par une forte pression sur certains territoires frontaliers. Dans ce contexte, l’Espagne s’impose comme un point d’observation privilégié, tant par sa situation géographique que par son rôle dans les dispositifs européens de contrôle des frontières, d’accueil et de protection. L’expérience espagnole, analysée en détail, permet d’identifier des schémas, des tensions et des défis qui dépassent le cadre national et soulignent la nécessité d’appréhender la migration irrégulière comme un phénomène complexe, interdépendant et conditionné par des facteurs internationaux.
Auteur

IEAM Team

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