ROUTE DE L'ATLANTIQUE, SAHEL, ET ÎLES CANARIES DE LA RÉDUCTION DES DÉPARTS À UNE GOUVERNANCE MIGRATOIRE PROACTIVE
Ce document de politique générale propose des orientations stratégiques et opérationnelles visant à renforcer la cohérence des réponses publiques aux dynamiques migratoires reliant le Sahel, l’Afrique de l’Ouest et les îles Canaries.
Résumé exécutif
Ce document de politique générale propose des orientations stratégiques et opérationnelles visant à renforcer la cohérence des réponses publiques aux dynamiques migratoires reliant le Sahel, l’Afrique de l’Ouest et les îles Canaries. Il s’appuie sur les échanges d’un atelier de réflexion collective organisé à Gran Canaria, qui a réuni des représentants institutionnels, des forces de sécurité, des organisations internationales, des acteurs humanitaires, des organisations de la société civile, des chercheurs, des représentants européens et africains, ainsi que des experts des routes migratoires, de la protection, de la criminalité organisée et de la coopération au développement.
Le constat est clair : la route atlantique ne saurait être appréhendée ni gérée comme un simple phénomène maritime, ni comme une crise touchant exclusivement les îles Canaries, l’Espagne ou l’Europe. Elle constitue l’expression visible d’un système régional bien plus vaste, structuré par des conflits, l’insécurité, des transformations socio-économiques, les aspirations des jeunes, les dynamiques familiales, les réseaux de la diaspora, les politiques de visas, la coopération en matière de sécurité, l’économie informelle et les mécanismes illicites de facilitation.
Les discussions ont souligné que la diminution récente des arrivées visibles aux îles Canaries ne signifie pas nécessairement une réduction de la pression migratoire. Plusieurs participants ont décrit une situation de confinement, de suspension et de déplacement plutôt qu’une transformation structurelle. Les départs de certains points historiques ont été limités par le renforcement des contrôles au Sénégal et en Mauritanie, mais les facteurs qui les motivent persistent. Les routes migratoires se déplacent vers des régions plus méridionales, notamment la Gambie, la Guinée et la Guinée-Bissau, tandis que certains migrants potentiels restent en attente dans les zones minières, agricoles, urbaines ou frontalières.
Cette reconfiguration comporte un risque accru : lorsque les politiques publiques se concentrent exclusivement sur la réduction des flux visibles, elles peuvent modifier les itinéraires, augmenter le coût des déplacements, renforcer la dépendance aux intermédiaires et accroître la vulnérabilité des personnes en mouvement. L’expérience du Niger, évoquée à plusieurs reprises, illustre ce mécanisme : la criminalisation de la migration irrégulière dans les pays d’origine et de transit n’élimine pas nécessairement les flux migratoires, mais les rend au contraire plus clandestins, moins visibles et plus dangereux.
Le rôle des économies criminelles et des réseaux de facilitation a été un thème central de l’atelier. Les discussions ont révélé une professionnalisation progressive de certains segments du système : réduction des temps d’attente, utilisation de groupes WhatsApp fermés, paiements échelonnés, recours accru aux services de paiement mobile, fragmentation des achats de carburant, transferts de petites embarcations vers des navires plus importants, différenciation des profils des migrants et des facilitateurs, et diversification des nationalités, présence de femmes et de mineurs sur certains itinéraires.Cette professionnalisation n’implique pas toujours l’existence de structures criminelles hiérarchisées comparables aux mafias classiques. Elle reflète plutôt l’adaptation rapide d’un écosystème de facilitation à un environnement de contrôle plus risqué.
Le cas malien occupe une place centrale dans cette analyse. Les migrations au Mali ne sauraient se réduire à une décision individuelle ou économique. Elles s’enracinent dans des dynamiques familiales, communautaires et historiques. La dégradation de la sécurité, les déplacements internes, la perte des moyens de subsistance, les difficultés de retour, la pression sociale et la faiblesse des perspectives locales créent une situation où le départ peut apparaître comme une option rationnelle, même dangereuse. Pour de nombreux jeunes, le choix ne se situe plus entre sécurité et risque, mais entre deux incertitudes : rester sans perspectives ou partir malgré le danger. Il convient de noter que la dynamique du conflit au Mali, avec les régions méridionales de Kayes et de Sikasso de plus en plus touchées par les opérations du GSIM, fait que les centres migratoires traditionnels sont soumis à une pression conflictuelle croissante.
Le document de politique préconise donc une approche intégrée : une stratégie durable doit simultanément réduire la rentabilité des économies criminelles, assurer la continuité de la protection le long des corridors, renforcer les possibilités de mobilité légale et circulaire, investir dans la formation et l’emploi au niveau territorial, impliquer les familles et les diasporas, protéger spécifiquement les femmes et les enfants et anticiper les effets imprévus des accords migratoires.
Les îles Canaries peuvent jouer un rôle stratégique dans cette architecture. Situées en première ligne de la route atlantique, elles possèdent une précieuse expérience opérationnelle, institutionnelle et humanitaire. Leur position géographique et politique leur permet de devenir une plateforme de dialogue, d’anticipation, de coopération décentralisée et de production de connaissances entre l’Europe, l’Espagne et l’Afrique de l’Ouest.
Messages stratégiques
1. Passer de la réduction des flux visibles à la réduction des dangers pour les personnes en déplacement.
Une baisse des arrivées n’entraîne pas nécessairement une diminution des départs, de la demande migratoire ou des risques. L’objectif n’est pas d’identifier de prétendues « causes profondes », mais plutôt d’établir un diagnostic plus complet et global permettant d’anticiper et d’atténuer les conséquences imprévues des politiques de confinement, et de rétablir, dans la mesure du possible, des garanties pour celles et ceux qui décident de partir malgré tout. Les indicateurs doivent intégrer les interceptions, les disparitions, les changements d’itinéraires, les coûts, la violence, les profils des personnes en déplacement et les vulnérabilités cumulatives.
2. Attaquez la rentabilité des économies criminelles plutôt que de cibler les migrants. À vous de jouer.
Les éléments disponibles indiquent qu’à ce jour, les approches de la justice pénale au Sénégal et dans d’autres pays ont été indiscriminées, entraînant dans le système judiciaire des acteurs de bas niveau, des migrants et d’autres personnes ayant des liens très ténus avec l’écosystème de la facilitation. La réponse pénale devrait, au contraire, cibler en priorité les organisateurs, les intermédiaires financiers, les réseaux logistiques et les acteurs responsables des formes les plus dangereuses de facilitation, plutôt que de se concentrer uniquement sur les figures visibles ou périphériques du processus migratoire.
3. Développer la capacité d'anticipation par corridor.
Les routes migratoires fonctionnent comme un système régional intégré. Les variations de prix, de modes de paiement, de points de départ, de profils, de messages numériques, la présence de femmes ou de mineurs et les violences au sein des réseaux doivent être analysées comme des indicateurs d’alerte précoce signalant les transformations de l’écosystème de facilitation, ainsi que les évolutions des préjudices associés à ces transformations.
4. Rendre la mobilité régulière crédible, accessible et réciproque.
Les dispositifs légaux ne sauraient être purement symboliques. Les visas, la mobilité circulaire, la formation professionnelle, la mobilité académique, ainsi que la mobilité touristique et professionnelle doivent être prévisibles, compréhensibles et répondre aux besoins réels des territoires d’origine et de destination.
5. Rééquilibrer la coopération en matière de migration autour du développement territorial, de la protection et de la confiance.
Les associations doivent dépasser la logique du confinement. Elles doivent soutenir les collectivités locales, les économies territoriales, les familles, les diasporas, la formation, la réintégration, la gouvernance locale et la lutte contre la corruption.
6. Renforcer l’implication des îles Canaries dans les processus nationaux et européens de gestion des migrations.
Les îles Canaries ne doivent pas se limiter au rôle de territoire d’accueil ou d’observateur. Leur expérience opérationnelle et humanitaire de terrain doit se traduire par une présence stable dans les instances décisionnelles nationales et européennes où se définit la politique migratoire : mécanismes de coordination avec le gouvernement central, participation aux dialogues de l’Union européenne sur les migrations avec les pays tiers et représentation dans les forums où sont négociés les accords ayant une incidence directe sur la route atlantique.